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samedi 10 avril 2010

«De la désinstruction publique» selon Marc Chevrier

Je me suis décidé de me procurer Par-delà l'école-machine sous la direction de Marc Chevrier qui est un recueil de textes du Collectif pour une éducation de qualité. Pour moins d'une quinzaine de dollars, on peut avoir accès à un pdf du livre ici.

Ce matin, je termine le texte de Chevrier, De la désinstruction publique qui est jusqu'à maintenant, selon moi,  le texte fort de cet ensemble de réflexions intéressantes sur la réforme de l'éducation socioconstructive. En le terminant, m'est venu en mémoire la phrase légendaire de 1984: «L'ignorance, c'est la liberté.» C'est tout à fait le slogan qui conviendrait pour résumer cette réforme selon la peinture de Marc Chevrier.

Constatant que la réforme s'est imposée sans aucune caution valide de sciences légitimant un tel changement de l'école, Chevrier pose son caractère idéologique. J'ai aimé sa description d'ailleurs de l'idéologie et de ses bénéfices: 
C’est donc en tant qu’idéologie qu’il faut considérer la pédagogie socioconstructiviste ; c’est à ce niveau qu’il convient de se placer pour saisir le succès de ce discours aux faux airs de science exacte. Or, la force d’une idéologie vient de ce qu’elle procure à celui qui y adhère un système complet, autosuffisant d’explication du monde ou d’une réalité qui le dispense d’aller plus loin, de confronter ses convictions au choc du réel. Une idéologie est d’autant plus forte et attrayante que loin de bousculer les convictions de son porteur, elle les renforce, les exalte, pour former un noyau dur de croyances dont la stabilité procure un sentiment de puissance et d’accord avec soi-même. (p.103)

Chevrier s'attaque ensuite à déconstruire la séduisante idéologie qui a fait acheter une transformation sans précédant de la façon de faire l'école. Il démontre ainsi que l'esprit idéologique de la réforme table sur l'idéal démocratique à partir duquel on opère un glissement dont nous ne prenons pas toute la mesure: «si vous êtes démocrate, vous n’avez alors pas le choix que de consentir à notre école démocratique.» (p.109)  L'idéal démocratique à développer ne peut se faire que dans une école démocratique, avec une communauté d'apprenants égaux à leur maître qui ensemble co-construisent les connaissances et développent des compétences. Mais bon, évidemment, c'est un mensonge, une manipulation:

Or l’école, quand bien ouverte, participative et progressiste qu’elle serait, ne repose pas sur l’interchangeabilité du maître et de l’élève. Le maître a beau être gentil, adorable et à l’écoute de ses élèves, il ne peut décider d’être un enfant devant ses propres pupilles dans l’attente qu’ils s’instruisent par eux-mêmes.(p.109)
Ainsi, l'enseignant se trouve piégé dans une double-contrainte insoluble. Il n'est pas étonnant qu'on déserte la profession.


Au terme d'une analyse éclairante, qui examinera la conception radicale de l'autonomie - qui «flatte sans doute la soif d’autonomie de notre époque en laissant miroiter un apprentissage sans peine débarrassé des affres de la mémorisation et du bachotage(...)»(p.120) - et le rejet de l'école seconde des réformistes, Chevrier montre combien finalement cette idéologie fonctionne, à l'instar du  management moderne (p.120), comme le communisme (p.132)  pour arriver à une désinstruction publique.

Je vous recommande donc d'aller approfondir ce texte qui en dit long sur la mécanique de cette idéologie qui a kidnappé l'école et dont le discours pourrait cacher une visée moins noble:
Par le truchement de cette pédagogie manipulatrice, qui entretient l’illusion d’une autonomie démiurgique et substitue les compétences aux connaissances, l’école devient un centre de production d’individus en série, normalisés, formatés, homologués qui font exactement ce que l’on attend d’eux en croyant être les auteurs de leurs pensées et de leurs actions. (p.121)

2 commentaires:

Paul C. a dit…

Bonjour,

Si c'est le livre de Chevrier qui vous a inspiré, j'ai bien hâte de le lire.

Dissoudre l'opposition et les modèles

Quand nos références ne sont pas scolarisées (sportifs, vedettes pop), on en vient naturellement
à croire que la scolarisation est peu importante et qu'elle ne peut être qu'un projet individuel.
Dans une phase plus avancée, cette maladie nous amène à croire que l'éducation peut même constituer
un obstacle à la réalisation de soi.


Fabriquer l'homme-courroie de transmission instantannée

Oui, c'est la culture du "tout est facile" où l'on doit s'abandonner à nos pulsions. Pas surprenant
quand on part avec la notion qu'il est inhumain de demander à quelcun d'écouter pour plus de 15 min.


Faire des acteurs brillants et bien dociles

Bien des contradictions ici. On veut respecter les particularités individuelles mais on veut aussi
une adhésion complète au groupe. L'élève est complètement responsable de ses apprentissages
(fructueux) mais c'est le prof qui subit les échecs.


Acteur et marionnette

Tout à fait. Ce n'est pas grave si vous avez mis au point une arme de destruction massive. L'important
c'est de l'avoir fait en collaboration. Vite, vite,
trouvez-vous un groupe d'appartenance!


Plus efficace que Big Brother

Neil Postman insiste que le roman qui anticipe le mieux notre époque n'est pas 1984 mais bien Le Meilleur des Mondes. Dans ce deuxième roman, les citoyens sont aussi manipulés que dans 1984, mais la courbette est volontaire.


Pour le meilleur de la Story of stoff et ses recyclages

Oui, c'est comme ça qu'on se retrouve avec des concepts du genre "éco-boost", "développement durable"...


Découvreurs de l'information hot et de gadgets-nouveaux modes de vie

Combien d'argent public a servi, lors des dernières années, à convertir des notes de cours en Power Point?


Questions à se poser

Pas d'espoir sans des cours de FONDEMENTS de l'éducation.


Paul C.

Claude Gelinas a dit…

Dans le billet "L'échec du Renouveau pédagogique du Québec", il est question de la "réforme" de Pauline Marois qui, en 2010, s'applique à tous les niveaux du primaire et du secondaire.

Pour un très grand nombre de parents, sinon la quasi-totalité, cette nouvelle façon d'attribuer des compétences (en non de "transmettre des connaissances", comme ça devrait être) s'avère être un échec.

Les élèves en difficulté ne s'en sortent pas mieux et même, sont plus mêlés (et démotivés) que jamais alors que les élèves les plus brillants sont gravement affectés par le nivellement par le bas, conséquence directe de l'approche prisée dans le "nouveau programme".

Les Québécois méritent un enseignement de qualité et le Renouveau pédagogique fait obstacle à cet idéal.