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mercredi 12 octobre 2011

L'obsession évaluative: le système est bon!

Bizarrement, après 11 ans de réforme où la notion d'évaluation en éducation était quelque peu marquée par le déni, nous voilà en ce moment dans les médias à parler d'évaluation un peu à la faveur du CAQ qui arrive avec son approche de reddition des comptes sur le dos des enseignants. On va évaluer les profs. Ils veulent de meilleurs salaires? Ben, on va le en donner, s'ils le méritent! C'est un peu le bordel dans le réseau après cette réforme, mais on colporte toujours l'idée que c'est parce que nos profs sont incompétents en général.

Le professeur masqué demande, comme en boutade, si on ne devrait pas évaluer les directions un peu aussi. Son petit sondage informel montre déjà une belle courbe de Gauss avec une tendance centrale à 50 %. Évidemment, il y a en ce domaine bien à faire. J'y reviendrai.

L'ennui avec ce genre de considérations tendancieuses, c'est que le système, lui, est toujours sauf. Ce sont les acteurs, les incompétents, qui font que l'école ne marche pas dans la perception des gens.On va donc évaluer  tous ces enseignants incompétents et on les formera en les forçant en plus, ou en les incitant fortement, parce qu'on va pouvoir dans un système méritoire les couper si l'on juge qu'ils ne «performent» pas assez! Ainsi, on maintient la stratégie du mieux diviser pour régner au lieu de faire travailler les gens ensemble avec la synergie créative de l'équipe, ce qui serait nettement moins bon pour les affaires avec ce gros ministère plein de sous à détourner pour l'économie.

Mais qui va former les enseignants? Et à quoi les formera-t-on?

Depuis 10 ans, la formation des enseignants est devenue pourtant, dans bien des milieux, une réalité. On ne compte plus les journées pédagogiques où on nous balance des formations éclairs. Mais l'expérience nous montre que ces dernières ont peu d'impact sur la vie de l'école puisque nous sommes toujours à chialer que l'école ne va pas trop bien, que nos jeunes décrochent et que leurs connaissances acquises sont assez fragmentaires.

Pendant ce temps, la tête de locomotive donne l'exemple!  Le Mels continue, année après année, à gracier les élèves au moment des évaluations nationales par l'astuce de l'emmerdement systématique des évaluateurs à contrat qui se révèleraient trop consciencieux en leur demandant de justifier par un argumentaire devant comité tout élève recalé. D'ailleurs , sur ce point, en décembre dernier, je montrais que le bon fantastique que les jeunes vivent entre le secondaire 2 et le secondaire  5 (les résultats passent d'autour de 60% ou moins de réussite à 79 %) à l'examen de français ne pouvait s'expliquer que par un forçage  de la note sur les critères concernant les qualités du texte puisque la qualité de la langue demeurait grosso modo au même niveau. Ceux de 5e année et du secondaire 2 sont corrigés par des profs enseignant la matière et le dernier, par des évaluateurs engagés à contrat par le ministère (des jeunes universitaires de Québec pour la plupart).

Malheureusement, les formations qu'on nous proposent la plupart du temps sont inappropriées ou doivent s'inscrire dans la logique du système en place en dépit des avancées des sciences  «sérieuses» de l'éducation. Je fais cette  distinction, car ils en existent de moins sérieuses comme celles supposées valider les programmes actuelles et les justifier. Bref, j'ai vu des formations aux TICE, alors que la plupart  des intervenants n'étaient pas équipés pour transférer dans leur pratique ces «acquisitions». J'ai vu aussi des formateurs de carrière plus ou moins pertinents qui viennent souvent de milieux d'entrepreneurs nous faire perdre notre temps ou encore des hérauts du Mels venir répandre la bonne perception des choses en lieux et formes de formation. Rien de franchement transcendant!


Bref, en dépit de l'effet discutable du lobby des formateurs en tout genre, on reste «scotchés» à l'idée que le système est bon et que les acteurs restent à former pour qu'il fonctionne bien. Et on ne s'en sort pas.

Pour moi, les approches efficaces en éducation restent sous-représentées dans l'appareil global au Québec. Alors que l'Ontario et les réseaux francophones des provinces de l'Ouest affichent indéniablement la présence de ces acteurs sérieux  et, tranquillement, améliorent leur performance, nous, au Québec, restons pris avec les lobbies de l'informatique, de l'édition et des consultants qui payent par en-dessous nos fonctionnaires et nos universitaires pour nous vendre leur poutine. On n'a jamais été aussi mal entourés. Et, au bout du compte,  nos programmes demeurent mal foutus; nos manuels, tout beaux, tout cons; nos critiques du monde des affaires, tous obsédés de nous évaluer. Ces derniers continuent de marteler des perspectives bidons comme l'évaluation et l'ordre professionnel qui vont enfin faire de nous des enseignants sérieux.

Et si on changeait notre perspective: s'il fallait plutôt mettre au centre de nos préoccupations ces approches documentées et les instiller stratégiquement  dans le réseau par une vision globale et critique du système avec des moyens neufs et ayant fait leur preuve à mettre en place.  Et si on formait nos directions à faire naître les leaderships pédagogiques souhaitables dans nos organisations, à faire émerger la force des équipes-écoles qui travaillent ensemble, avec enthousiasme et avec un espace d'initiative au lieu de l'approche paternaliste et «concurrentielle» de notre très cher monde des affaires en retard dans ses propres philosophies de plusieurs évolutions de management.

Voilà pourquoi je pense qu'il faut revoir les stratégies éducatives au lieu de tourner dans l'obsession évaluative.  L'évaluation est une lecture, pas une panacée.


3 commentaires:

Le professeur masqué a dit…

Tu devrais tenter de publier cette lettre dans les journaux. Je fais miens la plupart de tes propos. Les enseignants sont les boucs émissaires de la CAQ. Que fait-on des fonctionnaires du MELS, de la pédagogie à gogo et du reste? Rien. On évalue les profs.

Profquifesse a dit…

Vifs applaudissements. La machine éducative au Québec est énorme et de plus en plus calquée sur les principes de l'entreprise avec ses dogmes de réussite, de performance, de production et tutti quanti. La dernière étape de cette involution consiste à monter les profs les uns contre les autres en les évaluant en fonction de leur productivité, comme de vulgaires marchands.

Jonathan Livingston a dit…

Merci Professeur, mais ma contribution citoyenne se limite pour le moment à mon blogue et aux commentaires laissés ici et là, qui sont aussi une implication anonyme. Le devant de la scène ne m'intéresse pas parce que je suis trop orgueilleux! Et ça boufferait mon temps... Et mon job de terrain me prend incroyablement de temps cette année, car je suis un optimiste dans un coin de pays assez fainéant!

On peut pêcher abondamment dans ce que j'écris et s'en servir pour faire évoluer l'opinion si ça sert la conscience globale, si ça éveille aux intérêts en jeu (la clé pour comprendre tout phénomène sociale), surtout de ceux des marchands toujours en train de nous vendre leur sacré camelote et de faire, avec leur mentalité, de notre planète un joyeux souk. Je ne m'en indignerai pas. Je suis la résultante des idées des autres à plus de 90% et d'une petite personnalisation dû à mes petites capacités de réflexion. Pour le reste, mon style que je qualifierais de «syncrétique» (un fameux mélange) me tanne des fois, bref...

En fait, ça me fait vraiment plaisir de retrouver dans la conversation des autres ou dans leurs productions les traces de mon influence, car je suis à la base un prof dans l'âme qui aime transmettre, communiquer et évoluer avec les autres!

Pour le moment le CAQ est un COQ qui n'a pas de territoire, il ne faudrait pas lui donner plus d'importance qu'il voudrait en avoir. Il se sert de nous, les poules, pour qu'on parle de lui. Et ça marche!