Son billet qui veut souligner la contribution de Robert Lyon de la série Défi Mathématique ne peut s'empêcher de mettre en évidence un point de vue intransigeant: l'impossible coexistence entre une pédagogie du «montrer», explicitement, et celle d'une pédagogie de découverte. Voilà selon moi une fixation constante chez les penseurs de la réforme: hors du chemin, point de salut. Moi qui avait cru récemment voir des signes d'ouverture à un dialogue (commentaire 5 et 6), je vois aujourd'hui encore la trace d'idées fétiches indiscutables. Or, aucune guerre de clocher ne se règle par l'ignorance des perspectives adverses ou complémentaires. C'est remettre à plus tard, c'est dénier la réalité de l'autre, c'est manquer de respect à des partenaires de travail, c'est tout à fait contre l'esprit de collaboration et de résolution de problème.
En fait, faire le pont entre ces pédagogies m'apparaît être la seule voie d'une reprise du dialogue pour un certain dépassement salutaire de l'esprit de clocher en éducation. L'essentiel du commentaire que je laisse à ce billet tente de montrer justement les voies de complémentarité d'approche à explorer et une certaine légitimité à envisager la coexistence pacifique. Une condition sine qua non de la discussion est la simple reconnaissance de l'existence et de la légitimité de l'autre comme interlocuteur.
Je ne suis pas contre la pédagogie de la découverte ou la réalisation de projets. Je m'inquiète de son efficacité. Je m'inquiète de la plongée des jeunes sans préparation dans ce genre de contexte et je m'inquiète de la solidité du bagage construit par une pédagogie unique. Je suis aussi profondément dérangé par le procédé culpabilisateur et contraignant qui toujours anime la promotion de cette indiscutable façon de faire. Je suis définitivement contre le caractère pédagogique unilatéral de cette réforme qui, en plus, me semble procéder à un déni tout à fait discutable et intrigant à la fois de la force d'imitation des humains pour s'approprier et transmettre la connaissance et les savoir-faire.
Le point de vue est tiré de Robert Lyon et d'un de ces billets Mathadore (de matador: 1. Carte maîtresse. 2. personnage haut placé ou 3.Toréro chargé de la mise à mort, drôle de symbolique!):
«Quelles conclusions doit-on en tirer en ce qui concerne l’enseignement ? D’abord que le constructivisme constitue la meilleure approche lorsqu’il faut enseigner les mathématiques et les sciences physiques. Par contre, l’enseignement explicite joue le même rôle pour le français, l’histoire, la géographie. Or ces approches ne peuvent coexister. Si on tente de le faire, l’aspect constructiviste est rapidement mis de côté. La raison en est très simple : l’enseignement explicite encadre fortement l’élève, à tel point que lorsqu’on l’invite à inventer quelque chose, il est rare qu’il invente ce qui n’était pas prévu. En constructivisme c’est une autre histoire. Si, dans une activité d’apprentissage, les deux approches s’entrecroisent, l’élève ne sait plus s’il doit écouter ce qu’il doit apprendre ou essayer de le réinventer. Or la première option, lorsqu’elle existe, est celle que la majorité des élèves choisissent. Il leur suffit d’attendre et, éventuellement, on leur dira quoi faire. Et là, lorsqu’il faut attendre, la patience des élèves est très grande alors que celles des enseignants…» (Mathadore # 280)Et voici mon commentaire:
Monsieur Asselin,
J'aurais aimé voir une ouverture dans un commentaire dans un billet récent à l'approche de l'enseignement explicite pour peut-être une cohabitation, voire une complémentarité d'approche. Mais bon, à voir ici que vous souhaitez garder la trace d'un point de vue qui prétend que «ces approches ne peuvent coexister», je ne peux que remarquer une certaine fermeture. L'essentiel de la contestation de la pédagogie sociocontructiviste pourtant repose sur le fait justement, je pense, qu'on veut la rendre unique, qu'on l'impose comme l'unique voie de salut de l'apprentissage.
Il est curieux de voir combien dans ce débat on oublie l'importance de l'imitation, de l'appropriation d'une connaissance ou d'une compétence en se modelant sur des humains ayant acquis la connaissance ou ayant une maîtrise de la compétence les utilisant.
Regarder l'autre faire, recevoir ses instructions et les essayer, est pourtant de tout temps la façon la plus efficace de s'approprier une connaissance, une technique, un savoir-faire. La découverte en comparaison apparaît un moment rare dans les gains de l'humanité souvent accidentel ou le fait de quelques rares individus ou de rencontres significatives entre différents points de vue solides s'ouvrant à ceux des autres pour une considération exceptionnelle du problème. Un coup la découverte faite, il y a transmission et propagation de la connaissance à vitesse grand v justement parce que l'humain intelligent sait reproduire la connaissance par un enseignement explicite qui se résume dans un « je te montre» si évident.
Notre métier peut-il se passer de montrer comment faire? Non. Nier ce fait, c'est nier l'acte éducatif. Notre métier peut-il se passer de laisser l'apprenant faire ses erreurs, ses errances, de vouloir faire à sa tête, de découvrir lui-même? Non plus. C'est nier la réalité ou la psychologie de l'apprenant et la réalité de certains styles d'apprentissage. L'enseignement est justement un art de distiller le modèle et la liberté de chacun de vouloir découvrir ou de trouver sa méthode. Mais il est aussi l'art de ramener les errances dans l'efficacité de l'apprentissage.
Peut-on rejeter du revers de la main de rendre explicite les processus internes de gestions cognitives en situation d'apprentissage comme le propose l'enseignement explicite? Ce serait nier la réalité de nombreux courants de recherches qui montrent que l'efficacité de la transmission des savoirs et des savoir-faire en contexte progressent plus efficacement avec un enseignement explicite par l'offre de modèles explicite pour guider et construire l'apprentissage de l'apprenant.
L'argument présenté dans votre «trace» est que les élèves modelés en enseignement explicite ne peuvent ensuite se mettre en projet de découverte à cause d'une certaine habitude dépendante. Or, même la façon de se positionner devant une démarche de découverte demande un certain enseignement explicite, l'exposition d'un comment se mettre en position de découvrir pour un nombre très appréciable d'élèves. C'est du passage de la nécessaire dépendance de l'apprenant novice à son autonomie qui est l'enjeu, pas la négation de la dépendance.
Avec une telle fermeture sans approfondir la réalité sous-jacente et ses exigences, comment peut-on franchement avancer?
Enfin, dans un monde en changement, comme vous semblez affectionner de vous le représenter, la transmission des informations pertinentes pour s'y adapter dépendra davantage d'une efficacité de transmission ou de l'attentive observation de ce que l'autre sait déjà que d'une méthodologie encore immature de découverte. Car tout changeant que soit le monde, il n'évolue qu'en tirant la mémoire de son expérience dans son sillage. Cette mémoire, c'est la nécessaire permanence qui vient ajouter une complexification maîtrisée au changement. Sinon, il n'y a que mouvement dans un système arrêté qui ne change pas vraiment.
Bref, l'exigence d'une communication rigoureuse et efficace des savoirs sera toujours importante. Quand au besoin d'innover, il ne peut germer que dans le terreau d'une connaissance maîtrisée et approfondie des domaines à développer. Les équipes innovantes correspondent souvent à des petits groupes de gens dans chaque société qui ont ce talent que des contextes leur ont permis de développer. Or, il n'y a pas que des innovateurs dans un équipe qui innove. Il y a ceux qui, par leur rigueur, empêche de s'illusionner, qui rappelle les exigneces de la réalité, budgétaire, faisabilité, etc. Il y a ceux qui communiquent l'idée, qui réunissent l'équipe pour la mettre en pratique, qui l'approfondissent. Bref, tout un ensemble de compétences qui n'ont pas besoin d'innover à toutes les 5 secondes qui sont des savoir-faire assez stable, rigoureux et requis dans nos sociétés modernes. La modernité tient davantage dans la complémentarité des perspectives que dans les guerres pour la domination d'une perspective.
En terminant, je trouve que justement cette attitude exclusive est tout à fait contraire à un certain esprit d'ouverture propre à celui de la découverte. En psychologie, on a vu depuis 30 ans de réels efforts d'intégration pour le développement d'approches éclectiques en psychologie, alors que ce milieu a été marqué par des guerres de clocher pendant près d'un siècle. On s'est aperçu que les 3-4 grandes approches pouvaient se compléter dans une vision et une pratique intégrées de l'intervention plus efficace.
En éducation, il est clair que les pédagogies et les styles pédagogiques se complètent et qu'un coexistence pacifique est le premier pas vers la résolution du problème sans issu et discutable pendant des siècles dans l'atmosphère de guerre de clocher que nous impose l'establishment sans même se rendre compte de sa vision limitée de la réalité de l'apprentissage. De grâce donc un peu d'ouverture.
Et avant de parler de la division que crée la ministre en posant quelques gestes pour recadrer les excès unilatéraux des réformistes, voyez donc combien votre option doctrinaire empêche déjà le dialogue. Et donc, pour être cohérent, pour mettre de côté les luttes de pouvoirs, il faut en quelques sortes se mettre à l'écoute des différentes perspectives et leur permettre de coexister. A l'instar de maturation du débat en psychologie, un modèle d'intégration des perspectives éducatives est un axe de résolution du conflit à envisager de bonne foi. Donner une place à ces trop nombreux chercheurs d'approches alternatives à la socioconstruction tels ceux en pédagogie explicite serait déjà un grand pas propice à rééquilibrer la représentativité des perspectives dans les sphères du pouvoir. En attendant, les matadors discutent entre eux de la meilleure façon de mettre le taureau à mort!
Mettre les luttes de pouvoir de côté sans cela, consiste à dire «nions la chicane, travaillons ensemble». Rien ne se réglera de cette façon sans inviter à la table de négociation ou à l'atelier de recherche les parties intéressées et pertinentes.
