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vendredi 3 décembre 2010

Élargir les perspectives avec l'enseignement du texte argumentatif

Depuis deux semaines, je commence vraiment à m'amuser dans cette année scolaire où j'ai le privilège de jouer le prof complet et non celui qui passe deux mois à combler le vide laissé par un enseignant qui prend congé. Privilège oui, après cette longue traversée du désert de la précarité, c'est bien d'enfin pouvoir mener les choses à ma façon et de dépasser enfin le stade des conflits d'adaptation pour développer enfin une histoire pédagogique. Dire que j'avais connu ça dès le départ au début de ma carrière pendant 2-3 ans. Enfin, indéniablement, me retrouver au secondaire les mains libres, côté pédagogique, est franchement plus intéressant que mon année en éducation aux adultes où le manuel se chargeait trop et maladroitement de tout. 

C'est aussi, une responsabilité. L'avantage de la précarité, car il y en a, c'est qu'on n' a pas à assumer la durée. Dans une année, on ne peut pas compter sur l'adrénaline du remplaçant. On doit rester en équilibre et c'est une fameuse discipline à respecter. Enfin, le beau de l'histoire, c'est que, dans le 3e et 4e mois, commence à se tisser dans la relation pédagogique la confiance qui permet le développement d'une influence qui monte d'un cran.


C'est dans ce contexte que je retrouve à mon programme un aspect de la matière qui m'a mené à ce métier: enseigner l'art d'argumenter aux élèves de deuxième cycle. Je ne suis pas un grand poète, je ne suis pas tellement un bon compteur d'histoires bien que j'aime assez en lire, mais j'ai toujours eu une intérêt vif pour l'analyse, la réflexion, la compréhension des enjeux de société et aussi pour les outils de la communication qui permettent de régler des conflits, d'élargir nos perspectives. Transmettre cette passion de jeunesse qui m'a suivi toute ma vie a été probablement une des raisons majeures qui m'a attiré vers le métier d'enseignant de français.


Il y a une siècle de cela, je me souviens avoir cassé la glace avec l'enseignement de la lettre d'opinion lors de mes stages qui, à l'époque, ne duraient que 6 semaines dont 3 de prise en charge véritable. Il y a un peu plus de deux ans, j'ai aussi pu renouer avec cette matière fascinante par les éclosions qu'elle produit dans la maturation de nombreux élèves. 


C'est connu, les ados aiment bien donner leurs opinions. C'est un vecteur d'affirmation assez important à leur âge. Ils découvrent que donner son opinion déclenche des réactions dans leur entourage. Ils se positionnent petit à petit face au monde, s'identifient à des groupes et se donnent une place dans leur petit monde en affirmant leurs valeurs.


Évidemment, au début, leurs essais sont assez sommaires, ils répètent souvent ce que des adultes ou des amis affirment sans franchement entrevoir les perspectives adverses et leurs raisons. Ils le font avec beaucoup d'émotions et aussi en prenant bien des raccourcis. 


Bref, introduire les notions d'arguments, de raisons qui appuient un point de vue, de preuves qui les soutiennent, de contre-thèses, de contre-arguments à réfuter les place devant une perspective plus vaste qui les sort de leur tendance à simplifier.


Il y a quelque chose de magique à observer quand un jeune, après avoir exprimé un jugement que l'humeur du moment face à un événement désagréable a suscité en lui, se fait demander: «c'est quoi tes arguments?» Soudain, il s'arrête un moment capté par une réflexion qui naît en lui. On sent se déployer en lui une recherche inattendue dans une contrée nouvelle qui s'ouvre à lui: le raisonnement. Intéressante aussi est la réaction de son entourage qui attend dans ce moment suspendu de réflexion.


Soudain, le chaos habituel des interactions verbales impressionnistes devient un échange de perspectives dans un monde plus vaste où le raisonnement prend part aussi au mouvement spontanée de la vie. L'être pensant se déploie dans une réflexion sur ce qui a fait naître ce réflexe de protection, cette phrase lancée à l'auditoire pour exprimer une émotion devant une situation qu'il saisit dans une perspective limitée pour le moment. Puis, bizarrement, quand on ouvre la discussion sur une perspective nouvelle, celle de l'autre, qui l'a fait réagir, qui a la sienne propre, le jeune se met à l'écoute, il s'ouvre un peu à l'idée que le monde de l'autre a des raisons qu'il ignore. Il découvre aussi l'effet calmant d'exprimer, d'écouter, d'échanger et de comprendre.


Enfin, aborder le monde en le prenant par le bout des sujets controversés et des différentes positions qui s'y expriment permet d'entrer avec les jeunes aussi dans l'univers d'une dynamique sociétaire plus vaste. En plus, l'analyse des sujets controversés les place devant l'importance de connaître les sujets eux-mêmes. Par exemple, découvrir que des gens s'opposent à la mondialisation et que d'autres la promeuvent plonge un jeune dans un monde où se déploie la mondialisation. Tout à coup, la mondialisation est un mot qui prend du sens. Considérer les raisonnements qui soutiennent les différentes perspectives les propulsent hors d'eux-mêmes et de leur petit monde habituel pour les mettre en relation avec cette humanité qui discute, qui évolue, qui défend des valeurs contradictoires. Tout à coup, il devient possible pour eux de se voir devenir, dans les débats de société, des acteurs engagés . 
 

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